À l’occasion d’une conférence sur la monnaie et la politique monétaire de la zone euro donnée aux étudiants du Master Monnaie Banque Finance Assurance (MBFA) de l’UFR Sciences économiques et Gestion, nous avons rencontré Benjamin Sahel, responsable de la division cash de la Banque Centrale Européenne. Supervision bancaire, intégration des risques climatiques dans la politique monétaire, et le projet d’euro numérique, symbole de souveraineté et d’innovation, la BCE adapte ses missions historiques pour relever les défis qui se dressent aujourd’hui. Un échange qui éclaire aussi le rôle clé des universités dans l’accompagnement de ces transformations.
Les opinions exprimées sont personnelles et ne reflètent pas nécessairement les vues de la BCE.
Quels sont les principaux défis de la BCE aujourd’hui ?
La BCE doit avant tout garantir la stabilité monétaire dans un contexte mondial marqué par des tensions géopolitiques et une urgence climatique croissante. Ces défis pèsent sur la stabilité des prix et celle du système bancaire, deux piliers de notre mandat. Le deuxième pilier est plus récent : depuis 2014, nous supervisons les banques de la zone euro. Par exemple, en ce qui concerne les espèces, nous nous efforçons d’émettre une monnaie banque centrale respectueuse de l’environnement, avec un impact le plus bas possible, idéalement neutre, dans toute son utilisation, de sa conception à sa fin de vie, en passant par sa production et sa circulation. Actuellement, il n’est pas très élevé mais nous pouvons le baisser encore.
Comment la BCE intègre-t-elle le changement climatique dans ses actions ?
De deux manières. D’abord, via la supervision bancaire : nous évaluons l’exposition des établissements aux risques climatiques. Une banque fortement engagée auprès d’entreprises polluantes pourrait voir sa stabilité menacée si ces dernières subissaient des chocs économiques ou réglementaires qui les contraindraient à faire d’importants investissements. Nous incitons donc les banques à ajuster leurs stratégies.
Ensuite, dans le cadre de la politique monétaire, un exemple : nous favorisons les actifs durables. Lorsque les banques nous fournissent des garanties pour obtenir des liquidités, nous accordons un traitement préférentiel aux actifs labellisés « verts » ou socialement responsables. C’est une incitation indirecte, mais efficace, pour orienter les comportements.
Les catastrophes naturelles liées au climat peuvent-elles déstabiliser l’économie de la zone euro ?
Absolument. Une catastrophe naturelle génère un choc double : elle freine la croissance tout en poussant les prix à la hausse, une situation difficile à gérer pour une banque centrale. Ces risques, plus élevés qu’il y a 20 ans, doivent être anticipés par tous les acteurs, y compris la BCE. Notre rôle est d’intégrer ces scénarios dans nos projections pour préserver la stabilité des prix.
Quel est l’impact de l’instabilité géopolitique, comme les tensions au détroit d’Hormuz, sur la zone euro ?
Nous nous projetons toujours sur un horizon assez long parce que les effets de la politique monétaire ne sont pas immédiats. Lorsque l’on change les taux, cela peut prendre plus d’un an avant que l’impact ne se ressente pleinement.
Les risques géopolitiques pèsent sur la croissance et l’inflation. Néanmoins, la BCE a jusqu’à présent maintenu ses taux directeurs au niveau d’avant la guerre en Iran, estimant que la politique monétaire actuelle restait adaptée. Nos projections tablent toujours sur un retour de l’inflation à notre objectif de 2 %. Cependant, la situation reste fragile et nécessite une vigilance accrue.
L’euro numérique peut-il renforcer la souveraineté européenne face au dollar ou au yuan ?
L’euro numérique, tel que conçu aujourd’hui, sera accessible aux résidents et aux personnes présentes dans la zone euro. Contrairement aux billets, son usage hors zone euro n’est pas prévu d’emblée. L’usage hors zone euro des billets en euro est une chose positive.
Le projet d’euro numérique devrait contribuer à favoriser une concurrence plus saine entre prestataires de services dans la fourniture de moyens de paiement pour le public, notamment face aux acteurs dominants comme Visa ou Mastercard. L’euro numérique serait la base, la monnaie banque centrale qui pourrait être utilisée de manière très flexible et, après, des fournisseurs, des banques mais pas seulement offriraient des solutions pour l’utiliser, des portefeuilles d’euro numérique.
Et concernant cette approche publique-privé pour les paiements en monnaie banque centrale, nous sommes probablement les plus avancés dans le monde. Dans ce domaine et dans d’autres, nous pouvons avoir un leadership intellectuel et inspirer d’autres acteurs.
Quel rôle peuvent jouer les universités dans ces défis ?
Les échanges entre banques centrales et universités sont historiques et essentiels. Les centres de recherche apportent des ressources précieuses pour résoudre des problèmes économiques complexes, tandis que les banques centrales fournissent des données et des cas concrets. À la BCE, nous collaborons régulièrement avec des universités, comme celle de Toulon, pour des projets de recherche ou pour attirer de nouveaux talents.
Par ailleurs, nous avons un rôle pédagogique : expliquer notre mission, partager nos analyses et susciter des vocations. Ces échanges sont mutuellement enrichissants et inspirants. Les questions des étudiants, par exemple, nous aident à affiner notre réflexion.



