Financé par l’Union européenne dans le cadre du programme Horizon, le projet ESSPIN a mobilisé durant trois ans 13 équipes de recherche européennes autour des mécanismes des inégalités sociales et territoriales.
Parmi elles, le Laboratoire d’Économie Appliquée au Développement (LEAD) de l’Université de Toulon a joué un rôle majeur, notamment sur les enjeux liés aux populations immigrées et aux personnes âgées. Michel Dimou, enseignant-chercheur à l’UFR Sciences économiques et de Gestion, revient sur les avancées scientifiques du projet, son impact sur les politiques publiques et la place de l’UTLN dans cette aventure européenne.
Quels sont les principaux enseignements tirés de ce projet ?
Trois constats majeurs émergent.
D’abord, tous les territoires européens ont connu un processus de croissance économique ces vingt dernières années, mais les écarts de richesses se sont accentués. Les anciens bassins industriels et les capitales affichent des dynamiques très fortes ; une première périphérie d’Europe occidentale connaît une croissance plus modérée ; enfin, plusieurs pays d’Europe de l’Est et du Sud restent en retrait.
Ensuite, les inégalités sont multidimensionnelles : elles combinent des dimensions sociales (jeunes, retraités, immigrés) et territoriales (urbain/rural).
Enfin, une politique nationale ne peut suffire à réduire les inégalités observées. Elle doit être adaptée aux spécificités locales, car les mécanismes à l’œuvre diffèrent selon les territoires.
Quel a été le rôle spécifique du laboratoire dans ce projet ?
Le LEAD a joué un rôle central en contribuant à la quasi-totalité des « work packages ». En tant que laboratoire d’économie appliquée, notre force réside dans le développement d’outils d’analyse. Nous avons ainsi conçu de nouveaux indicateurs pour mesurer la pauvreté et les inégalités. Nous avons également joué un rôle moteur dans l’étude de deux populations particulièrement vulnérables : les immigrés et les personnes âgées.
À quelles difficultés doivent faire face les populations immigrées ?
Nous n’avons pas observé de différence salariale significative, à poste égal, entre les natifs et les immigrés. La principale difficulté réside davantage dans l’accès au marché du travail, un phénomène qui tend à s’accentuer lorsque les individus vivent dans des territoires fortement marqués par l’immigration. Ils sont alors moins enclins à quitter ces espaces pour rechercher un emploi.
Par ailleurs, les immigrés se déplacent également près de 40 % plus lentement que les natifs. Ils travaillent souvent dans des zones éloignées de leur lieu de résidence, moins bien desservies et structurées, ce qui complexifie fortement leurs déplacements quotidiens.
Les personnes âgées connaissent aussi des inégalités territoriales.
Nous avons en réalité mis en évidence une double inégalité. Les individus qui ont eu la possibilité de choisir leur lieu de travail disposent également d’une plus grande liberté dans le choix de leur lieu de retraite. À l’inverse, ceux dont les parcours professionnels ont été contraints géographiquement connaissent souvent les mêmes contraintes au moment de la retraite.
Par ailleurs, les inégalités territoriales liées aux infrastructures publiques, en particulier de transport, demeurent très marquées. Elles opposent les personnes capables de se déplacer facilement à celles dont l’espace de vie reste fortement limité. Ainsi, les contraintes et les inégalités accumulées au cours de la vie active tendent à se prolonger au moment de la retraite.
Quelles sont les spécificités françaises mises en lumière par ESSPIN ?
La France figure parmi les bénéficiaires de la croissance européenne, mais cette dynamique s’accompagne de fortes disparités territoriales. Paris et Lyon se distinguent notamment par un puissant effet d’agglomération : la concentration des revenus, du capital humain et des activités productives y alimente la croissance. Toutefois, les populations les plus fragiles y sont confrontées à des difficultés spécifiques.
Ainsi, les immigrés accèdent plus facilement à l’emploi dans la région parisienne, mais occupent souvent des postes moins rémunérés. En province, l’entrée sur le marché du travail s’avère plus difficile, mais les écarts de traitement avec les natifs tendent à être plus faibles une fois l’emploi obtenu.
La France se singularise également en Europe par d’importants mouvements résidentiels de retraités du nord vers le sud du pays. L’arrivée de ménages âgés disposant d’un pouvoir d’achat élevé exerce une pression croissante sur les marchés immobiliers locaux, rendant l’accès au logement plus difficile pour les jeunes générations.
Comment les résultats d’ESSPIN ont-ils été diffusés et utilisés ?
La valorisation des résultats s’est opérée à plusieurs échelles.
Au niveau européen, nous avons présenté nos travaux lors des congrès de la Regional Studies Association à Ljubljana en juin 2023 et de l’European Regional Science Association à Athènes en août 2025.
À l’échelle régionale, nous avons réalisé, pour la Région Sud, une cartographie des personnes âgées ainsi que plusieurs rapports destinés à éclairer l’adaptation des politiques territoriales.
Nous avons également animé un séminaire dans le cadre d’un colloque organisé par le ministère de l’Intérieur à destination des agents impliqués dans l’élaboration des politiques publiques. Le LEAD est d’ailleurs le seul laboratoire de recherche à avoir intégré le comité chargé de réfléchir aux stratégies d’accueil et d’intégration des primo-arrivants.
Le projet a enfin donné lieu à la production de nombreux rapports scientifiques et de documents de recommandations librement accessibles. À lui seul, le LEAD a contribué à plus de 500 pages d’expertise et d’analyses.
Quels sont les enjeux à venir pour les populations étudiées ?
Le projet soulève plusieurs questions majeures pour l’avenir des politiques publiques. Le modèle de croissance privilégié en Europe depuis une vingtaine d’années n’a pas permis la convergence territoriale espérée. Cela conduit à s’interroger sur les arbitrages à opérer : faut-il privilégier un modèle générateur de croissance, tout en laissant subsister, voire s’accentuer, les inégalités, ou rechercher une plus grande cohésion territoriale, au risque d’une croissance plus modérée ?
Les travaux menés sur l’immigration invitent également à réfléchir aux modalités d’entrée sur le territoire. Alors qu’une large majorité des arrivées relève aujourd’hui du regroupement familial, la question d’une diversification des critères d’admission afin de faciliter l’intégration économique mérite d’être posée.
Enfin, concernant les personnes âgées, l’un des principaux défis consiste à lutter contre l’isolement. Si la politique du « vieillir chez soi » répond à une aspiration légitime, elle ne peut, à elle seule, constituer une réponse suffisante. L’enjeu est de concilier l’accompagnement médical et le maintien du lien social, condition essentielle au bien-être et à l’autonomie des seniors.
Alexandra Schaffar et vous êtes les premiers à avoir bénéficié d’un projet Horizon Europe à l’UTLN. Quel bilan tirez-vous de ce projet pour le LEAD ?
Ces projets européens sont extrêmement compétitifs. De nombreux laboratoires d’économie, parfois plus importants et mieux dotés, n’ont jamais obtenu un financement de ce type. Cette réussite témoigne de la qualité des recherches menées au LEAD en économie régionale. La Direction des Projets de l’Université de Toulon a apporté son soutien à l’accompagnement du projet.
ESSPIN nous a apporté bien plus qu’un simple financement. Le projet a favorisé les échanges scientifiques et les coopérations internationales, et a permis le recrutement d’un ingénieur de recherche pendant trois ans ainsi que le financement d’une thèse. Il a également facilité l’accès aux données hautement sécurisées du CASD, dont bénéficient aujourd’hui plusieurs chercheurs de l’UTLN.
Le LEAD est désormais reconnu comme un acteur de référence en Europe sur les questions d’inégalités sociales et territoriales. Cette dynamique se poursuit : nous avons déjà déposé un nouveau projet dans le cadre d’Horizon Europe et continuons de développer nos recherches sur ces enjeux majeurs.